Plascassier, hameau de Grasse. Carole Biancalana y cueille son jasmin grandiflorum à la main, de l’aube jusque vers 11 heures, des centaines de milliers de fleurs par matinée. Le jour où France 3 Régions l’a filmée, la récolte pesait 7 kilos. Quand les amateurs de niche trouvent les nouvelles sorties décevantes, l’explication se cherche d’ordinaire dans les formules. Elle se cherche aussi dans les champs, où la chaleur abîme surtout les plants et réduit les fleurs. Sur l’odeur elle-même, une parfumeuse de la maison Galimard évoque une modification moléculaire possible. Le reportage du 13 octobre 2026 ne cite aucune mesure.
Les canicules, plant par plant
Le jasmin demande du soleil et de la chaleur, avec de l’humidité mais sans eau stagnante. L’été 2026 a pourtant aligné de longues semaines de fort soleil et de sécheresse, avec des canicules consécutives. Carole Biancalana en tire un constat que France 3 Régions rapporte :
« Avec ces canicules consécutives, malgré l’irrigation au goutte-à-goutte, il y a des pieds qui commencent à dégénérer. »
Elle décrit un problème structurel qui dépasse la baisse de récolte. Elle demande à l’État de financer des expériences pour rendre les cultures plus résistantes. L’eau se compte déjà au mètre cube : en 2023, le planteur Maurin Pisani, qui livre la maison Dior, estimait auprès de la RTS le besoin à environ 3 000 mètres cubes par hectare et par an, pour une floraison qui court de début juillet aux premières gelées.
L’agriculture représente 2 % de la consommation d’eau des Alpes-Maritimes, rappelait Sud Radio le 1er mars 2023, après près de deux mois sans pluie. Carole Biancalana, quatrième génération sur l’exploitation familiale et fondatrice de l’association Fleurs d’Exception en 2006, y disait que les nappes phréatiques n’étaient pas reconstituées. Le paillage limitait l’évaporation, le goutte-à-goutte était posé depuis des années. Trois ans et plusieurs canicules plus tard, ces protections montrent leur limite. Le palier de 40 °C cité le 9 juillet 2025 par Armelle Janody, présidente de l’association, donne l’ordre de grandeur : au-delà, la plante cesse de croître.
L’odeur change-t-elle ?
La parfumeuse Anesia Dican, de la maison Galimard (fondée en 1747), avance qu’une chaleur excessive peut provoquer une petite modification moléculaire dans la fleur, assez pour altérer son odeur et sa qualité. Le reportage évoque une fleur moins intense et une note différente. Le prix pourrait suivre.
Aucune mesure n’accompagne cette hypothèse. Une analyse en chromatographie gazeuse comparerait deux récoltes molécule par molécule ; le reportage n’en cite aucune. L’hypothèse repose sur la phrase d’une parfumeuse.
Le sens du changement reste ouvert. En mars 2023, un reportage de Sud Radio rapportait au contraire qu’une plante privée d’eau peut produire un parfum plus intense, sans effet sur la qualité, qui resterait standard. Trois ans plus tard, la même productrice parle de pieds qui dégénèrent. Un stress hydrique modéré pourrait donc concentrer le jus là où des canicules à répétition épuiseraient la plante. Les deux lectures sont plausibles ; aucune n’est chiffrée.
Pour un nez, la question se pose sur le cœur de l’accord floral. L’odeur d’un jasmin tient à un assemblage de molécules dont l’acétate de benzyle. Si le profil de la fleur bouge, c’est la façon dont le sillage s’installe et dont le drydown se referme qui bougerait avec lui, sans que l’on sache encore dans quel sens.
Un tableau des dégâts, fleur par fleur
| Fleur | Symptôme rapporté | Source |
|---|---|---|
| Rose de mai | Récolte de rose centifolia en baisse de 50 % en 2025 au Domaine de la Rose (Lancôme, groupe L’Oréal) : l’eau abondante avait favorisé le rosier, puis la chaleur de mai a nui à la floraison | Antoine Leclef, responsable des cultures (Journal des Entreprises, juillet 2025) |
| Jasmin | Au-delà de 40 °C, la plante cesse de croître : fleurs plus petites et moins nombreuses. En 2026, des pieds dégénèrent malgré le goutte-à-goutte | Armelle Janody, présidente de Fleurs d’Exception ; Carole Biancalana (France 3, 13 octobre 2026) |
| Tubéreuse | Étés au-dessus de 40 °C ; avec le jasmin, parmi les cultures les plus touchées par la sécheresse hivernale de 2023 | Armelle Janody ; Sud Radio, mars 2023 |
Armelle Janody préside l’association Fleurs d’Exception du Pays de Grasse. Cultivatrice à Callian (Var), elle situait en 2025 l’accentuation du phénomène à six ans environ. S’y ajoutent des gelées tardives jusqu’à fin avril et des hivers très doux. Le détail de la rose de mai, rendement compris, se trouve dans À Grasse, la Centifolia.
Ce que planteurs et laboratoires essaient
Quatre pistes circulent. Aucune ne rend le soleil moins chaud.
- Goutte-à-goutte et paillage, déjà en place ; certains pieds cèdent malgré tout.
- Un programme contre le palpita, ravageur du jasmin, financé par Dior avec la CREAM et l’INRAE.
- Le procédé Osmobloom de Cosmo International Fragrances, une extraction lente, sans eau et peu énergivore, destinée à mieux capter l’odeur d’origine de la fleur (brevet en cours, exclusivité L’Oréal).
- Un déplacement des cultures : Antoine Destoumieux, d’Astier Demarest, s’interroge sur l’avenir de la rose centifolia dans 10 ans et sur une culture du lavandin 1 000 m plus haut.
Source : le Journal des Entreprises du 9 juillet 2025 sur l’industrie du parfum face au changement climatique, paru pendant la première Grasse Perfume Week.
700 kilos pour un litre
700 kilos de fleurs de jasmin donnent un litre d’absolue. Des fleurs plus petites allongent l’arithmétique. Chez Cosmo International Fragrances, Anne-Laure André constatait en 2025 une offre et une demande volatiles, avec des prix en hausse. Le champ, lui, a peu de marge : une quarantaine d’hectares aujourd’hui contre environ 2 000 dans la première moitié du XXe siècle, comme le raconte l’histoire de Grasse et de ses champs.
Le jasmin se cueille avant 11 heures, quand la fleur n’a pas encore chaud. Le reste de la journée, personne ne la protège du thermomètre.


